« A partir de maintenant, on t’appellera Mbeuh, Mbeuh Lasserre, notable de la famille Feussah ». C’est certainement le plus gros imprévu, la plus grande surprise que m’a réservé ce week-end de 3 jours en terre Bamilékée, véritable immersion dans la culture animiste des régions vallonnées de l’ouest.
Début novembre, alors que Louis-Bernard m’avait invité à manger chez lui, s’est présentée à moi une occasion de rentrer un peut plus dans la culture camerounaise, ses coutumes et ses traditions. Le week-end suivant, il devait se rendre dans l’ouest pour des funérailles organisées par sa tante. Une occasion pareille ne se présente pas deux fois et c’est pourquoi je lui ai proposé de l’accompagner.
Vendredi, 6 h du matin, nous étions donc en route pour la gare routière de Bonabéri, traversant les quartiers en pleine activité. Arrivés à Bapou en début d’après-midi, nous avons été mis à contribution pour préparer la grande fête du lendemain. C’est ainsi que nous avons aidé à brûler la chèvre et le cochon (qui avaient heureusement été tués avant mon arrivée !) : il s’agissait de les passer au feu afin de brûler les poils et d’ainsi nettoyer la peau avant qu’ils ne soient dépecés, et par la suite cuisinés par les mamans. Nous avons ensuite pris la houe et la machette pour aller nettoyer le lieu où devait se tenir le repas. « Le blanc à la houe » a bien été remarqué, les jeunes femmes s’arrêtant pour observer cet étrange énergumène, lorsqu’elles n’étaient pas horrifiées de voir les blessures (ou plutôt éraflures !) et débuts d’ampoules qui défiguraient maintenant mes pauvres petites mains délicates ! Aucune attention en revanche pour Louis-Bernard et son cousin qui travaillaient tout autant !
Mais ce ne sont pas les seules personnes qui m’ont remarqué maniant la houe. C’est ce que la soirée allait me montrer. En fin de journée, j’ai assisté à la réunion de famille de la famille Feussah (côté maternel de Louis-Bernard). Un certain nombre de personnalités étaient présentes : plusieurs notables (conseillers du chef de famille) et le chef de famille lui-même. Belle surprise de voir ce jeune homme d’une trentaine d’années, entouré de ses conseillers de la génération de son père ! C’est en fait le fils de l’ancien chef de famille et qui a été désigné comme successeur par son père.
J’étais en train de m’endormir, fatigué et un peu perdu dans ces échanges en patois local, lorsque quelques mots en français m’ont accroché l’oreille : on s’adressait à moi ! Mon implication dans la préparation de la fête avait été effectivement remarquée et le chef de famille m’avait finalement choisi comme notable. C’est à cette occasion que j’ai reçu le nom de Mbeuh, « celui qui soutient », celui qui est là pour aider la famille (et même pour aider tout court : c’est comme ça que je reçois aussi cette mission). Louis-Bernard a lui aussi été élevé au rang de conseiller et a pris le nom de Sop, « celui qui assiste ». Après un rapide discours, où ému, j’ai remercié la famille rassemblée pour son formidable accueil tout au long de la journée se concluant maintenant par mon intégration véritable, j’ai reçu l’hommage des différentes personnes présentes, chef de famille, notables et simples membres. Comme me le confiera Louis-Bernard, ça ce n’était vraiment pas prévu !
Le lendemain était le jour de la fête.
Voilà quelques paragraphes que je vous parle de fête en faisant référence à des funérailles : il est temps de m’expliquer un peu ! A la mort d’une personne se tient le deuil (les obsèques). C’est à cette occasion que la personne est enterrée au village, soit en extérieur, soit, si c’est une personne importante, dans une pièce de sa maison. Après l’enterrement, l’esprit de la personne reste encore lié au corps et ni la chambre ni la pièce où la personne est enterrée ne peuvent être réaménagées avant les funérailles. A cette occasion, la famille se réunit en mémoire de la personne et va danser autour des tam-tams. La famille unie signifie à l’être disparu que l’on peut aller de l’avant. L’esprit est alors libéré du corps et s’échappe dans la nature, tout en restant accessible aux personnes encore de ce monde qui souhaitent communiquer avec lui. Le cœur même des funérailles est cette danse autour des tam-tams. Mais, comme me l’a dit Louis-Bernard, au cours des années ce genre d’évènement est devenu l’occasion d’une démonstration de force pour les différents groupes Bamilékés (ethnie de la région de l’ouest) : il s’agit de rassembler le plus d’invités possibles pour démontrer la puissance de sa famille. Ce sont alors d’immenses fêtes où la nourriture et la boisson coulent à flot et pour lesquelles les familles s’endettent souvent sur plusieurs années…
Les funérailles auxquelles nous participions étaient celles organisées par la concession de l’oncle de Louis-Bernard (la concession est l’ensemble des bâtiments abritant un homme, ses femmes et ses enfants. Par extension, ce terme désigne une grande famille). Les morts qui nous concernaient était l’oncle lui-même et 3 de ses fils, mais au total, on faisait mémoire d’une trentaine de personnes ! Louis-Bernard et moi-même avons malheureusement manqué la danse autour des tam-tams… J’ai néanmoins pu tirer mon coup de fusil pour montrer ma solidarité avec sa tante et je n’ai rien manqué des costumes et des danses qui ont suivi. Des dizaines de personnes vêtues du pagne de l’évènement (un pagne est un tissu imprimé. Pour nombre d’évènements, les invités sont incités à faire tailler leurs vêtements dans ce tissu), d’autres portant le pagne traditionnel Bamiléké marqué de symboles blancs sur fond bleu, d’autres des masques plus ou moins effrayants représentant certainement tel ou tel génie, d’autres dansant en cercle, des dizaines de grelots accrochés au pieds, etc. Ce fut une belle fête.
Après le repas, Louis-Bernard m’a amené dans son village, Batchingou, où nous avons retrouvé sa maman. Je l’avais déjà rencontrée la veille et j’ai de nouveau été marqué par son accueil. Nous n’avons pas pu beaucoup échanger, elle, ne connaissant que quelques mots de français, et moi, ne parlant pas un mot de son dialecte. Et pourtant quelque chose est passé et je me suis attaché à cette petite dame souriante et affectueuse.
Nous avons passé la nuit à Batchingou et le lendemain matin Louis-Bernard me conduisait à l’ancienne concession de son père, à 5-6 km du village. C’est ici que celui-ci vivait, jusqu’à ce que les autorités coloniales n’obligent les personnes à rentrer au village le soir lorsque les premiers mouvements indépendantistes ont commencé à faire du bruit. Arrivés à la concession, nous nous sommes dirigés vers la maison où sont enterrés les crânes de tous les ancêtres de Louis-Bernard. Après les funérailles, l’esprit quitte le corps de la personne et la dépouille perd son caractère sacré. Le crâne, comme symbole de la personne, est alors déterré et ré-enterré dans le même édifice que tous les ancêtres de la famille et où les vivants pourront communiquer avec eux de manière plus intime. La maison des ancêtres est en en quelque sorte l’équivalent de nos églises : il nous est possible de rencontrer Dieu n’importe où, mais plus particulièrement dans ces édifices. Louis-Bernard a donc salué ses ancêtres, puis m’a présenté à eux. Nous sommes ensuite allés sur la tombe de son père et il a fait de même. Sur le chemin du retour, il m’a expliqué que ses ancêtres sont un intermédiaire entre Dieu et lui-même. Des équivalents dans la religion chrétienne pourraient être les saints ou nos propres morts, qui, plus proches de Dieu, peuvent intercéder en notre faveur.
Le retour à Douala s’est en revanche fait de manière plus banale. 1 h à regarder le militaire siffler les bus pour obtenir ses billets de 500 pendant que l’on réparait une première panne sur notre camionnette, une panne fatale en pleine brousse et une fin de voyage en taxi : je commence à être habitué à avoir des problèmes de transport à chaque fois (oui, oui, CHAQUE fois !) que je vais dans l’ouest ! Je commence à me demander si je n’ai pas été marabouté… Mes parents et mon frère arrivent dans 2 semaines et je compte les amener découvrir l’ouest : j’espère pour eux qu’ils arriveront à conjurer le mauvais sort !