lundi 3 mai 2010

Dépendance et solidarités

Jeudi soir, 23 heures passées. La lumière de ma chambre est encore allumée. La journée s’est conclue par une belle rencontre et le moral comme la forme flirtent avec les sommets. J’ouvre mon journal de bord et commence à écrire. Je savoure ces moments où la paix emplit le corps comme l’esprit.
6h30. La sonnerie de mon portable me réveille. Le moral tient encore le coup, mais je sens un peu de fatigue après cette courte nuit. 38°C : « Zut, j’espère que j’ai pas choppé quelque chose… ».
Je pars quand même à l’orphelinat. A 10 heures, je suis à la paroisse, essayant tant bien que mal de surveiller les 10 petits qui courent dans tous les sens, se disputent ou réclament de l’eau. La fièvre a dû monter et je suis totalement cassé. Je suis obligé de m’asseoir. Nous rentrons à l’orphelinat et je dis aux mamans qu’il me faut passer à l’hôpital. J’ai oublié mon carnet de santé à la maison, mais tant pis : le plus tôt j’aurai vu le médecin, le plus tôt je serai sur pieds.
La queue est longue à la consultation. La fièvre m’achève et je dors, la tête appuyée sur les genoux. Enfin le médecin me reçoit : il se pourrait bien que ce soit le palu. Une goutte épaisse plus tard, le résultat est confirmé. « 12000 TPF/µL ! Je devrais vous faire hospitaliser de suite ! Mais vous avez l’air de bien tenir le coup. Vous allez pouvoir revenir chez vous et suivre le traitement à domicile ». J’ai beau « tenir le coup », je suis quand même bien content qu’Ibrahim me raccompagne à la maison et aille acheter les médicaments à ma place. 24 heures plus tard, retour à Ad Lucem : les nausées m’empêchent de garder le traitement dans le ventre et la fièvre continue de grimper malgré les serviettes mouillées et les douches froides. Matthieu et Ibrahim me portent jusqu’au taxi : finalement – qui l’eut cru – je ne suis pas un surhomme et finirai comme tout le monde sous perfusion de quinine à l’hôpital. J’y resterai 3 jours.

Peut-être aurais-je dû cacher cet épisode à mes parents, vu le souci que je leur ai donné. Vivant au Cameroun depuis plus d’un an, je n’ai pas pensé que cette maladie créerait un tel émoi. Même si l’on ne peut pas aller jusqu’à la comparer à la grippe, celle-ci fait ici partie du quotidien. Combien de fois tel collègue ou tel étudiant à qui je fais remarquer qu’il a l’air fatigué me répondra qu’il a le palu. Rien d’extraordinaire à contracter la malaria dans cette région du monde. Et pas de panique à avoir non plus : prise à temps, elle se soigne très bien. Le tout est de ne jamais laisser traîner une fièvre en se disant qu’un ou deux comprimés de paracétamol feront l’affaire.

Ce serait vous mentir que de dire que j’ai adoré mon expérience d’hospitalisation, mais dès le départ, je l’ai néanmoins prise comme l’occasion de continuer à découvrir le quotidien de mes frères camerounais. On ne se rend pas compte en France du confort de nos hôpitaux et cliniques : les repas sont servis à domicile, les draps sont changés tous les jours, les médicaments arrivent « tous seuls » jusqu’au cathéter. Les soins prodigués au Cameroun sont bons (même si pour une opération lourde, je serais plus rassuré en France !), mais aucun de ces « services annexes » ne sont proposés lors de l’hospitalisation. C’est là que la solidarité africaine prend tout son sens.
Seul, le malade ne pourrait pas se débrouiller. Parlons déjà des médicaments. Chaque matin, le médecin fait le tour des patients et leur prescrit le traitement pour la journée. Il leur faut alors faire la queue à la caisse pour payer les différents produits et pouvoir les retirer à la pharmacie de l’hôpital : ici, on paye avant d’être traité. J’ai eu un matin à aller chercher mes médicaments tout seul et je peux vous le confirmer : sans grand-chose dans le ventre depuis 2 jours, ce ne fut pas une partie de plaisir. Pour la nourriture, même chose. On a la chance à Ad Lucem qu’il y ait une cantine où il possible d’acheter des plats préparés. Mais assez souvent, ce n’est pas le cas et il faut préparer soi-même. Une petite cuisine (traditionnelle = au feu de bois) est alors disponible pour cela. Mais quoi qu’il en soit, reste toujours le problème d’avoir à se déplacer pour chercher sa nourriture lorsque vos jambes vous portent difficilement (et je ne parle pas des personnes gravement malades !).
Au Cameroun – et certainement faudrait-il généraliser à l’Afrique – le malade, devenu dépendant, doit compter sur la solidarité de sa famille et de ses amis. C’est ainsi que Nadège a été ma garde malade pendant ces 3 jours d’hospitalisation. C’est elle qui était là pour acheter mes médicaments, pour me préparer à manger, pour m’apporter de l’eau, pour me tenir compagnie. Certes, je lui ai offert un petit cadeau pour la remercier de s’être ainsi occupée de moi, mais c’est suivant le principe de la solidarité avec la « famille » qu’elle a fait cela.
Mais Nadège n’a pas été la seule à être avec moi durant ce séjour à Ad Lucem. La nouvelle de mon palu a vite fait le tour de l’IST-AC, et c'est avec beaucoup de plaisir que j’ai vu l’un m’appeler pour prendre de mes nouvelles ou l’autre me visiter à l’hôpital. Comme pour les deuils, les naissances ou les mariages, le « on est ensemble », est là pour vous accompagner chaque instant de la vie.

Cet article est donc également une manière de vous remercier, vous qui, au Cameroun ou depuis la France, étiez avec moi, par une visite, un coup de fil, un e-mail. Un grand merci !